Le Manoir Diettmann: chapitre 4

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Le Manoir Diettmann: chapitre 4

Message  RipperReed le Sam 5 Nov 2016 - 16:25

Un nouveau chapitre. Un petit tour en Crimée!

RipperReed

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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 4

Message  RipperReed le Sam 5 Nov 2016 - 16:26

4-Crimée et châtiment


Le bureau de Pierre Jansen au deuxième étage tranchait avec l’esthétique des autres pièces de la maison. Mobilier sobre et fonctionnel. Dossiers rangés avec un soin maniaque. L’ensemble dégageait un charme austère.
Une plaque de verre posée sur des tréteaux faisait office de table de travail. Jansen prit place sur sa chaise pivotante, Régis s’installa dans un fauteuil en rotin, en face de lui.
Le biographe nota la présence d’un petit coffre-fort sur une étagère.
L’industriel semblait immédiatement plus à l’aise, assis derrière son bureau. Les réflexes du dirigeant resurgissaient.
Il pencha le buste en avant.
-Vous connaissez un peu les origines de cette villa, je pense.
Régis évoqua les quelques bribes lues sur internet.
-Oui, approuva Jansen, subitement doctoral. La villa a longtemps appartenu à la famille Diettmann. L’une des plus riches d’Alsace pendant des siècles. L’origine de la fortune remonte à Johann, au 17ème siècle. il créa ou fit l’acquisition de nombreuses forges et hauts fourneaux, mettant sur pied un véritable empire industriel.
Mais c’est Jean, durant les années 1840, qui opéra un changement stratégique qui allait décupler leur influence. Il engagea l’entreprise sur la voie de l’armement lourd, et cela de manière fort opportune. La guerre de Crimée éclata en 1853, et les Diettmann allaient devenir l’un des plus gros fournisseurs des armées françaises et anglaises, opposées aux Russes.
»L’argent coula à flot. La principale qualité de Jean était de se rendre régulièrement sur le terrain des combats pour apporter de manière très réactive les modifications nécessaires à ses armes.
»A la fin du conflit, la puissance financière de Jean Diettmann était telle qu’elle lui tourna visiblement la tête. C’est lui qui décida de lancer le chantier de cette maison, en laissant à son architecte toutes les libertés possibles. Le résultat est pour le moins surprenant, vous en conviendrez.
»Mais les revers de fortune furent ensuite légions pour la famille, nous allons y revenir. A la fin du 19ème siècle, elle s’engagea dans la construction de matériel ferroviaire, mais avec un succès mitigé. L’empire se ratatina lentement, tout aux longs des décennies suivantes, pour aboutir à la faillite en 1991. C’est alors que j’ai pu acquérir la villa, à des conditions très avantageuses, je dois l’avouer.
Jansen sourit à la simple évocation de cette bonne opération. Avant de se rembrunir tout aussi brutalement:
-La propriété était laissée dans un quasi-abandon depuis quelques années et avait nécessité de sérieux travaux de restauration, vous pouvez l’imaginer. Et c’est justement pendant ces travaux que mes ouvriers firent une singulière découverte. Deux curieux objets, simplement enveloppés dans une toile de jute, mais astucieusement dissimulés entre deux solives du grenier. De toute évidence, ils étaient planqués là depuis très longtemps, et avaient fini par être oubliés par tous les  anciens propriétaires.
D’un geste quelque peu emphatique, il désigna le coffre-fort que Régis avait déjà aperçu en entrant dans la pièces.
-Et ces objets, ils sont là!
Il s’empara du coffre pour le déposer sur le bureau. Il s’ouvrait à l’aide d’un clavier digital, et Jansen composa le code, en prenant soin de le dissimuler à son invité. Il en sortit d’abord un collier, qu’il tendit à Paul. Ce dernier l’examina attentivement. Il s’agissait d’une croix reliée à une chaine formée par de solides anneaux. La croix mesurait dix centimètres environ. Elle était en fer, et finement ciselée.
Paul s’intéressa ensuite au deuxième objet que Jansen avait dans les mains: un livre, visiblement ancien. En observant la tranche, il pouvait s’apercevoir que les pages étaient jaunies. Et la couverture, au cuir usé et déchiré, se gondolait.
-De quoi s’agit-il?
Un sourire énigmatique se dessina sur le visage de Jansen.
-Vous auriez du mal à le deviner par vous même. Ce sont les Mémoires de Jean Diettmann. Le fondateur de cette villa.
-Ses Mémoires?
Jansen rectifia.
-Mais n’imaginez pas une biographie complète, au sens classique du terme. Une fois en sa possession, je me suis plongé dedans, avec délectation comme vous pouvez l’imaginer. La lecture ne fut pas aisée. Le texte est écrit à la plume. Et d’une écriture très fébrile par endroits. Au final, je peux vous dire qu’il s’agit plutôt d’une…confession. Une confession, je pense que le terme est exact. L’auteur avait besoin de soulager son âme. Je ne sais pas à qui ce livre était destiné. Je ne sais pas comment il a atterri entre les solives. Mais j’imagine que si un des descendants de Diettmann était tombé dessus, il n’aura eu ni le courage de le détruire, ni celui de le rendre public. Car je peux vous assurer que le récit n’est pas à la gloire de son auteur.
Jansen ne cessait de faire tourner le livre entre ses doigts. Par moment, il en caressait la couverture du plat de la main, d’un geste respectueux.
-Son auteur s’en est servi comme d’une catharsis, c’est bien cela? questionna le biographe.
-Si vous voulez. Et de toute évidence, son âme tourmentée en avait besoin. Parfois, je n’étais pas loin de me demander s’il n’avait pas tout simplement sombré dans la folie. Quel crédit apporter à ce récit, c’est assez difficile à dire.
-Vous m’en avez trop dit, fit Régis en se redressant. S’il s’agit de m’appâter, vous avez réussi.
Jansen sourit. D’un geste quelque peu désabusé, il replaça le livre dans le coffre avant de s’enfoncer profondément dans son fauteuil.
-Je vais tenter de vous en résumer le contenu, fit-il, presque à contre-coeur. Ainsi, vous comprendrez mieux mes réactions de ces derniers jours.
Pierre Jansen se lança dans un récit d’une heure environ, au cours duquel son interlocuteur écarquilla les yeux plus d’une fois.


1855

Jean Diettmann avait pris l’habitude de se déplacer fréquemment en Crimée, afin de vérifier l’efficience de ses armes sur le terrain. Ces voyages lui permettaient de conférer une efficacité exceptionnelle à sa production, qui le rendait bien plus performant que ses concurrents. Il était devenu en quelques années un des plus gros fournisseurs d’armement européen, et cette guerre en Orient allait accroître son influence.
Avec un cynisme sans faille, il se promenait d’un champs de bataille à un autre, posant un regard professionnel sur les ravages causés par ses canons.
En 1855, il venait d’assister à la bataille de Tchernaïa, particulièrement sanglante pour les Russes.
Pendant qu’il rentrait à cheval, il traversa un petit hameau aux habitations calcinées. Les maisons fumaient encore, et les cadavres jonchaient les rues.
Jean balayait la scène d’un regard indifférent. Des morts, il en avait vus, et il en verrait encore.
Soudain, sa monture se raidit. Une silhouette venait de surgir de derrière un bosquet, pour se dresser devant lui.
La pénombre avait déjà mangé le ciel, et il ne put détailler l’homme qu’il avait en face de lui que grâce au rougeoiement des braises.
Il s’agissait d’un prêtre.
Un prêtre russe. Grand. Dégingandé. Il avait mauvaise mine. Crasseux. Les mains et les habits maculés par le sang. Une barbe sale mangeait son visage. Pourtant, de cette broussaille émergeaient des yeux gris, intensément magnétiques.
Effrayé un instant, Jean retrouva rapidement son calme. Le religieux n’était pas armé, tendit que lui portait un pistolet en travers de la ceinture.
Le prêtre s’adressa à lui en russe. Une facilité pour les langues lui permettait de le maîtriser suffisamment pour le comprendre.
Il avait la voix cassées. Comme si toute la fumé de la bataille lui avait rongé les cordes vocales.
-Etranger. Tu es français?
-Oui.
-Regardes. Regardes le malheur que tu as causé. Tous les miens étaient là. Dans ce village.Ils sont morts. Tous morts. Massacrés par tes congénères.
-Je ne suis pas soldat, mon ami…
Et soudain, avec aplomb absolu, il ne résista pas au plaisir de lui avouer sa fonction.
-…je suis juste un marchant d’armes. Les armes des français. Et tu viens de m’apporter la preuve que j’ai fait du bon travail. Je t’en remercie.
Le rire qui glissa de ses poumons finit de tétaniser le Russe. Glacé par l’effroi, le prêtre dévisagea l’Alsacien quelques secondes. Puis, lentement, c’est une colère mêlée de souffrance qui diffusa dans son corps.
Les yeux gris perdus dans ce masque cadavérique se mirent à luire. Une haine profonde irradia de ses prunelles.
-Chien! Chien! Tu as tué tous les miens. C’est toi qui les a massacrés.
A la surprise de Diettmann, le prêtre décharné s’ébroua brutalement avec une vitalité hors du commun. Il saisit une branche morte à ses pieds et s’en servi comme d’une arme pour tenter de frapper Jean. Mais les coups inefficaces ne firent que siffler l’air ou gifler les flancs de sa monture.
L’industriel, subitement effrayé par la vigueur de cet adversaire inattendu, paniqua subitement. Sa main agrippa le pistolet à sa ceinture, et d’un geste réflexe, il le tendit en direction du religieux avant de tirer à deux reprises.
Frappé à la poitrine, le Russe s’écroula.
Jean calma son cheval avant de mettre pieds à terre. Il s’approcha de son adversaire terrassé.
Contre toute attente, celui-ci vivait toujours. Un souffle asthmatique s’échappait de ses poumons, tandis qu’une mousse rouge se répandait sur ses lèvres.
-Misérable salaud! parvint à murmurer le prêtre. Ne crois pas que tu t’en tireras. Même dans la mort je viendrai te hanter et t’infliger les pires souffrances. A toi et à tes descendants.
Ce n’était pas tant les paroles du Russe que son regard qui ébranla Diettmann. Même à l’article de la mort, une haine féroce y brûlait toujours.
Diettmann s’arracha à la fascination morbide et perverse que lui inspirait le mourant. Enervé d’avoir été effrayé par ce misérable, Diettmann en éprouva une subite honte, qui se mua rapidement en colère.
Dans un geste revanchard, il se pencha au-dessus du torse de sa victime pour s’intéresser à un objet qui luisait dans la pénombre. Une croix en fer, attachée à une chaîne autour de son cou. Il l’arracha pour s’en emparer. Bravache, il se dit qu’il s’agirait d’un trophée personnel.
Dans un réflexe inutile, il s’assura qu'il n’y avait eu aucun témoin à la scène. Et même si…il ne s’agissait que d’un mort de plus dans un charnier. Qui s’en soucierait?
Plutôt que de l’achever d’une balle dans la tête, Diettmann imagina une fin plus terrible à son adversaire. Un ruisseau glacé coulait à deux mètres de là. Il attrapa le prêtre par les bottes pour le faire rouler dans le cours d’eau.
Le regard mauvais, il s’attarda quelques secondes pour regarder le cadavre inerte secoué par les flots noirs s’éloigner lentement.
L’odeur de vase monta à ses narines, lui provoquant un subi haut le coeur.
Il maudit le prêtre une dernière fois. La journée avait-été tellement bonne. Pourquoi était-il venu assombrir sa quiétude?
Car au fond de lui, il sentait que le regard gris de sa victime allait rester longtemps gravé dans un coin de son cerveau.


Juin 1862

Il avait tout pour être heureux.
Et pourtant, il était loin d’être comblé.
Un mal intérieur le rongeait.
Un mal contre lequel aucun médecin ne pouvait rien.
Il ne lui fallait pas un médecin. Il lui fallait…un prêtre.
Jean Diettmann ricana amèrement.
Un prêtre pour réponse à tous ses tourments! C’était pathétique.
Sa fortune, pourtant, ne s’était jamais mieux portée. Comme prévue, la vente de ses armes suite à la guerre de Crimée avait explosé. L’argent coulait à flot. Il avait pu bâtir la villa de ses rêves, ici , dans la campagne alsacienne, à proximité d’Obernai.
Sa femme, Sarah, lui avait donné deux beaux enfants. Une fille, Sophie, l’aînée. Et un petit garçon, Henri, qui avait sept ans aujourd’hui. Ce chérubin aux bouclettes blondes faisait sa fierté.
Il pouvait l’apercevoir en ce moment même, d’ailleurs. De la fenêtre de son bureau, où il était assis. Henri s’amusait dans une barque, au milieu de l’étang du parc.
Oui, il avait tout pout être heureux. Alors pourquoi, mais pourquoi donc avait-il eu la terrible idée de tuer ce prêtre, en Crimée?
Il s’était immédiatement douté que cet homme n’était pas ordinaire. Il était habité par un pouvoir. Un pouvoir surnaturel. Cela se lisait dans ses yeux.
La malédiction qu’il lui avait lancée était en train de se réaliser. Il en était persuadé.
Et il était le seul à porter ce secret.
A qui d’autre se confier?
Il y avait ce crime qu’il devait taire. Et même si… on le traiterait de fou. Ses affaires en pâtiraient.
Mais comment ne pas tomber dans la folie, avec tous les événements qu’il avait vécus ces derniers mois.
Depuis qu’il avait emménagé dans cette villa, en fait.
Cela avait commencé par des bruits. Des bruits de pas, plus précisément. Presque tous les soirs. Quelqu’un marchait dans la pièce au-dessus de sa chambre.
Un pas lourd, entêtant, qui brisait son sommeil.
Seulement, au-dessus de sa chambre, il n’y avait qu’un grenier inoccupé.
Et pas âme qui vive quand il y surgissait par surprise.
Bien sûr, il avait fait installer des serrures pour verrouiller la porte y menant. Des serrures dont il était le seul à posséder les clés.
Mais cela n’avait rien changé.
Les pas continuaient à résonner.
Et puis étaient venues les odeurs.
Une odeur de vase, entêtante, qu’il était le seul à percevoir. quand il pénétrait dans certaines pièces de la villa. Comme celle du soir où…
L’odeur de l’encens aussi, qui lui donnait parfois l’impression de rentrer dans une église. Mais là également, il était le seul à la remarquer, visiblement.
Il savait maintenant qu’il s’agissait de signes adressés par…lui. Il ne connaissait même pas le nom de sa victime! Il était là! Son fantôme était là, et tenait à signaler sa présence, pour le torturer un peu plus.
L’autre soir, ce n’était pas des bruits de pas qui l’avaient harcelé, mais une musique. Des chants. Religieux. Chantés en russe.
Les voix s’étaient déployées dans sa chambre. Ténues. Assourdies. Impossible de deviner d’où elles venaient.
Jean avait failli hurler dans sa chambre, tellement il était terrassé par la terreur.
Mais non, il fallait tenir. Il fallait garder le secret.
Et la veille…
Il était rentré dans sa chambre, dont pourtant il avait pris l’habitude de verrouiller la porte à clé. L’odeur de vase, en franchissant le seuil, était insoutenable. Mais il n’y avait pas que cela. La couverture qui recouvrait son lit était détrempée.
Comme si un homme sortit d’une rivière s’y était allongé pour dormir et se reposer.
Il perdait la tête. Il devenait fou.
Et se taire. Toujours se taire.
Pour lui. Pour son entreprise. Pour ses enfants. Ce fils qu’il vénérait plus que tout…
Il l’apercevait depuis son bureau. Le chérubin s’amusait seul, dans sa barque, au milieu de l’étang. Sa gouvernante, sa mère et sa soeur le surveillaient depuis la rive, en souriant à ses facéties.
Henri.
La fierté de sa vie.
Il fallait qu’il tienne.
Pour lui.
Jean sentit son coeur se figer dans sa poitrine. Tout son corps se pétrifia.
Mon Dieu. Non. IL n’oserait pas faire cela. Dieu, ne le laissez par faire cela.
NON!
Mais Jean était incapable de bouger. De réagir.
Il ne pouvait qu’assister, paralysé, à la ruine de sa vie.
Un bras venait de surgir de la surface grise de l’eau de l’étang. Un bras livide, qui se déployait à la façon d’un serpent marin.
Il le voyait parfaitement. Mais il avait l’impression qu’il était le seul. Sur la rive, personne ne réagissait.
C’était juste un bras. Mais un homme devait se tenir sous l’eau, à proximité de la barque.
Les doigts blancs et noueux attrapèrent brutalement Henri dans le dos, en agrippant sa tunique beau turquoise.
Pauvre Henri. Tétanisé. Sa barque chavirait dangereusement à présent.
Et soudainement, le bras surgit de l’eau tira le pauvre garçonnet, qui ne devait pas peser bien lourd.
Son fils bascula dans l’eau opaque.
Un peu d’écume à la surface; quelques secondes.
Puis plus rien.
Le calme plat.
La mort.

Novembre 1864


Henri.
La mort était devenu son quotidien. La mort habitait son cerveau en permanence.
Pour lui le marchand d’armes, ce n’était qu’un juste châtiment après tout, songeait-il parfois.
Mais pour les autres?
Pour sa fille, Sophie, qui souffrait terriblement de l’ambiance oppressante régnant dans la villa.
Et pour Sarah. Sa pauvre femme, qui n’était plus que l’ombre d’elle même. La mort par noyade de son enfant, à laquelle elle n’avait pu qu’assister, impuissante, l’avait brisée, mentalement et physiquement.
Depuis deux ans, elle ne faisait que déambuler, hagarde, décharnée, dans les pièces vides de la villa, dont le décorum pompeux et exubérant prenait un caractère tragique.
Elle se sentait coupable. Jamais elle n’aurait dû le laisser seul dans cette barque. Il était si jeune. Mais en même temps si débrouillard, si courageux pour son âge.
Ni elle, ni la gouvernante, n’avaient eu le temps d’esquisser le moindre geste au moment du drame. Tout cela s’était passé si vite.
Ils n’avaient rien compris aux réactions de Jean, qui, arrivé au bord de l’étang, hurlait tel un forcené. Interrogeant tout le monde avec une violence inouïe. Demandant où était l’homme qui avait attrapé Henri. Qui l’avait alpagué pour l’entraîner sous l’eau.
Mais il n’y avait personne. Pensez-vous donc. Un inconnu qui se serait glissé dans l’étang. Un des témoins l’aurait vu. Forcément. Et il n’aurait pas réussi à quitter le plan d’eau sans se faire remarquer. Totalement impossible. Jean affabulait. L’esprit en déroute à cause du drame qu’il venait de vivre.
Deux ans s’étaient écoulés maintenant.
Aujourd’hui, on était le deux novembre.
Le jour des morts.
Il allait falloir se rendre au cimetière du village. Se planter devant cette tombe minuscule. Maudire le sort qui leur avait volé le fruit de leurs entrailles.
Mais Jean savait qu’il ne s’agissait que de la pure hypocrisie.
Jean connaissait la vérité.
Il était le seul.
Le sort n’avait rien à voir dans la mort de leur fils.
Il en était l’unique responsable.
Il se rendit devant la chambre de sa femme.
Elle s’apprêtait depuis une heure maintenant. Mais ils allaient devoir partir. Même si cette seule perspective lui brûlait le ventre.
Il frappa à la porte.
Pas de réponse.
-Sarah? Tu es prête?
Un silence cruel.
Rien ne bougeait dans cette chambre.
-Sarah?
Une vague glacée déferla dans ses membres. Jean sentit ses forces le quitter. Le doute lui rongea la cervelle, comme de l’acide.
Non, ce n’était pas possible.
Pas encore.
La panique l’aveugla. Il se métamorphosa en un taureau fou, qui se mit à ébranler le porte de l’épaule.
Le battant céda dans un craquement sinistre. Dégageant une vision cauchemardesque.
Sarah.
Suspendue l’air. Au milieu de la pièce. Attachée à une poutre, tel un vulgaire quartier de boeuf.
Elle s’était pendue.
La corde autour de son cou formait des bourrelets dans sa chair.
Ses yeux semblaient vouloir quitter son crâne. Et sa langue pendait, vulgaire et violacée.
Mon Dieu!
Dire que ce serait la dernière vision qu’il aurait de sa femme. A tout jamais imprimée sur ses rétines.
Sarah.
La pauvre Sarah.
Détruite par la mort de son rejeton. Qui avait préféré se suicider plutôt que d’aller contempler sa tombe.
Jean était anéanti.
La douleur le paralysait.
Seul son cerveau fonctionnait encore. Machine à produire de la souffrance à plein régime. Comme l’avait prédit le prêtre.
Malgré le cataclysme intérieur qui le détruisait, il finit tout de même pas comprendre ce qui clochait dans la scène se présentant à lui.
Sarah s’était pendue.
Mais aucune chaise ne traînait sous ses pieds. Il n’y avait rien, à plusieurs mètres d’elle.
Et la poutre courait à trois mètres au-dessus du sol!


-Elle n’avait donc pas pu se pendre, objecta Paul, fasciné par le récit.
Pierre Jansen hocha la tête avant de poursuivre.
-Malgré sa douleur, Jean Diettmann avait gardé les idées claires. Il a fouillé la pièce, mais personne ne s’y cachait. Les fenêtres étaient fermées. La porte défoncée était verrouillée de l’intérieur grâce à la clé, toujours dans la serrure.
Paul Régis avala sa salive.
-Et alors? Qu’à fait Diettmann?
-Il en parle dans son récit, poursuivit Jansen. Il était affolé à l’idée que cette histoire de fantôme surgisse au grand jour. Il était coupable d’un crime, il ne faut pas l’oublier. Et puis cela pouvait se révéler catastrophique pour ses affaires. Donc il a maquillé la scène pour que cela puisse prendre l’apparence d’un vrai suicide. Il a placé une table basse renversée sous les pieds de son épouse. La police n’a pas cherché midi à quatorze heures. La thèse du suicide d’une femme déprimée a été validée.
Jansen se leva. D’un pas lourd, il se planta devant la fenêtre de son bureau. Sa silhouette massive masquait le paysage bucolique qui se déroulait derrière les vitres.
-Jean Diettmann fut rapidement délivré de ses lourds secrets. Dans ce monde-ci en tout cas. Il est mort quelques années après sa femme. Assez brutalement. Une mort naturelle, selon tous les témoignages. Dieu sait ce qu’il advint de son âme sombre dans l’au-delà.
La voix de Jansen s’était faite dure, révélant son opinion du fondateur de la villa.
-Ce qui est le plus incroyable, c’est ce qui est survenu à la famille Diettmann par la suite. Sarah, la fille de Jean, restait l’unique héritière. Elle a épousé un vague cousin, totalement incapable, qui a repris les rênes de l’entreprise. Il s’est fourvoyé avec des placement hasardeux, et le déclin s’est amorcé, lentement. Jusqu’à la faillite totale, très récente. Mais le malheur de cette famille n’a pas été que financier. Le mauvais sort semblait poursuivre ses membres. Les morts accidentelles et brutales se sont multipliées, endeuillant plus que de normal cette famille marquée par le malheur. Accidents de chasse, de voiture….Un mauvais sort poursuivait les Diettmann, c’était ce qui se racontait dans la région.
-Un mauvais sort, souligna Régis. Comme celui lancé par le prêtre assassiné.
Jansen leva les bras en l’air.
-Je ne sais que penser de tout cela. Du point de vu factuel, le récit de Jean est correct. Son fils est mort noyé. Son épouse s’est suicidée dans cette maison. Est-ce que ce sont ces drames qui ont provoqués sa folie? Est-ce le remord de l’assassinat du prêtre qui a ébranlé sa raison? Sa « confession » est écrite d’une manière tellement fébrile…On a l’impression qu’un fou a déversé sa démence sur le papier.
-C’est terriblement troublant en tout cas, commenta Régis.
-Troublant? C’est le moins que l’on puisse dire. Quand ma femme s’est faite agresser, l’autre soir, j’étais tellement perturbé que je n’ai pas fait le rapprochement avec ce livre, que l’ai lu il y a plusieurs années maintenant. Je dois être honnête avec vous. Au départ, j’ai pensé qu’elle avait tout inventé. Une manière de se servir de vous pour créer un quelconque scandale…un fait divers capable de la faire revenir sur le devant de la scène. Mais maintenant…
-Maintenant, les choses sont différentes. Vous l’avez aussi vu, ce prêtre.
Jansen fixa Paul d’un air étrange. Comme si d’entendre ses propres pensées exprimées à haute voix le sidérait.
-Et vous, Paul? Qu’est-ce que vous pensez de tout cela? Il faut savoir que je suis persuadé d’être le seul à avoir lu livre de Diettmann. Une fois sa lecture achevée, je l’ai enfermé dans ce coffre, dont je suis le seul à connaître le code. Je n’en ai parlé à personne. Pour moi, il s’agissait, comme je vous l’ai dit, des confessions d’un dément. Je ne voyais pas l’intérêt de les rendre publiques. Appelez cela de la pudeur… ou la peur de voir cette villa perdre de sa valeur marchande à cause d’une stupide malédiction.
Paul songea in petto que la deuxième hypothèse était la plus probable.
-Vous saisissez sans doute mieux à présent pourquoi je n’ai pas prévenu la police après ces deux …apparitions. Vous savez, je suis un grand amateur de romans policiers. Mais là…toute cette histoire dépasse mes capacités d’analyse. Qui est ce type qui se manifeste dans cette villa.?Qui traverse les murs? Deux hypothèses. Soit quelqu’un a eu  vent d’une manière qui m’échappe du récit de Jean Diettmann et veut nous jouer un mauvais tour. Soit…
Jansen n’osa prononcer le deuxième hypothèse.
-Soit il s’agit vraiment du fantôme du prêtre assassiné, l’aida Paul Régis.
Jansen se tint la tête entre les mains.
-J’ai l’impression que ma cervelle va exploser à force de remuer les théories les plus folles. Mais une chose est sûre. Je n’ai pas envie que toute cette histoire s’ébruite pour le moment. Vous imaginez le scandale? Un fantôme dans la villa Diettmann. Vous imaginez ce que la concurrence pourrait faire d’une telle information? On me prendrait pour un cinglé. Mes affaires risquent d’en souffrir. Je pense à mes enfants. Il faut que je les protège. Et ma femme? Plus personne ne l’engagera jamais…
Régis se leva lentement, une expression de sphinx collée sur le visage. Il s’approcha lentement du bureau, et fit pivoter un encrier en cristal entre ses doigts.
-Je comprends parfaitement vos craintes, M. Jansen. Mais cela ne me dit pas ce que vous attendez de moi.
-Allons, s’écria Jansen. Vous avez partement compris. Vous êtes journaliste d’investigation à la base. Vous êtes le mieux placé dans cette maison pour percer ce mystère. En plus, vous bénéficiez d’un oeil neutre. Enquêtez, Régis. Enquêtez pour moi. La police…est trop cartésienne. S’il faut envisagez une hypothèse plus…irrationnelle, vous aurez l’esprit plus souple qu’elle, j’en suis sûr. Par contre, si vos investigations font apparaître un coupable de chair et d’os…sachez que je serai le premier à le dénoncer aux flics. Qui que ce soit!

RipperReed

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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 4

Message  Gregory le Sam 5 Nov 2016 - 22:34


Toujours très prenant! Merci pour ce nouveau chapitre.
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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 4

Message  RipperReed le Dim 6 Nov 2016 - 3:48

Merci !

RipperReed

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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 4

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