Le Manoir Diettmann: chapitre 5

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Le Manoir Diettmann: chapitre 5

Message  RipperReed le Dim 13 Nov 2016 - 6:09

5-Esprit, es-tu là?


Une colonie d’étourneaux piaillait et s’ébattait dans le bougainvillier tout proche. Régis, en les lorgnant du coin de l’oeil, se dit que leur présence était fort opportune. L’animation qu’ils créaient l’empêchait de s’assoupir.
Eric Weiss, un quinquagénaire au visage grave, qui faisait office de majordome dans la villa, les avait installés ce matin sur la terrasse nord.
Leur table de jardin était recouverte de pots de confitures et de tasses de café. Le biographe avait à peine la place pour installer son magnétophone numérique.
-Oui. Bien sûr. Les amants malheureux. C’était Duvivier, le réalisateur de celui-là.
-Non. Michel Deville, corrigea amèrement Régis.
Danièle Jobert fouilla dans sa mémoire.
-Ah oui. Deville. Vous avez raison. Qu’il était jeune. C’était…en 60, je crois.
-1958!
Soupir discret de Régis qui choisit de beurrer une nouvelle tartine pour passer le temps.
Une ombre douce caressait les dalles de la terrasse. Il était presque 10 heures. Et dire qu’ils venaient à peine de débuter leur séance de travail matinale. Du coin de l’oeil, il observait l’actrice. Très élégante dans une tenue de flanelle rose. Elle avait dû prendre plusieurs heures pour s’apprêter. C’était grotesque. Quel temps perdu. Parfois, quand il la voyait pomponnée de la sorte, il avait l’impression de la recevoir sur un plateau de télé.
-Deville. Très gentil. Mais un peu novice sur ce tournage. Et puis les conditions étaient particulières. On tournait dans le désert de Libye. Une véritable fournaise. C’était dantesque. La production nous avait trouvé un hôtel miteux, dans une oasis. La ventilation marchait un jour sur deux. Dantesque je vous dis. Heureusement, il y avait Michel Piccoli pour mettre l’ambiance. Je me souviens qu’il tournait parfois des scènes à dos de chameau, et qu’il lui arrivait d’attraper entre deux prises une bouteille de champagne soigneusement dissimulée pour se la siffler tranquillement. Michel était une ange…
Régis fronça les sourcils.
-Piccoli? Mais Piccoli ne faisait pas parti du casting. Vous devez sans doute parler de Ugo Tognazzi?
Sans se démonter, Jobert se corrigea.
-Oui. Tognazzi. Vous avez raison. Je m’en souviens maintenant. C’était Tognazzi. Pas Michel. Il semblait placide, comme cela, mais au fond il était relativement sanguin. Une fois, il avait failli se battre avec l’assistant réalisateur qui avait…
Le regard de Paul se détourna en direction du bougainvillier. Heureusement qu’ils étaient là, les étourneaux…
Ces interviews étaient épuisantes. Dantesques, dirait Danielle Jobert! L’actrice se trompait à tout bout de champs, et il avait appris à pallier sa mémoire défaillante en potassant des fiches techniques avant chaque séance. Pour lui que ne portait qu’une intérêt limité au sujet, c’était une véritable purge.
-Les producteurs ne savaient plus où donner de la tête. Et Deville était complètement dépassé par les évènements…
Elle racontait toutes ses anecdotes insipides dans un flot continu. Avec une relative allégresse. Comme si l’agression récente n’avait jamais eu lieu.
Malgré tout cela, Régis sentait qu’il avait fini par éprouver un soupçon d’attachement pour Jobert. Ou plutôt de l’empathie. Elle paraissait perdue dans cette villa. Placée là telle une pièce de collection dans un musée construit à sa gloire. Elle s’en rendait vaguement compte, mais refusait de se l’avouer.
Elle continuait de se battre, avec le peu de force qui lui restait. Elle continuait à croire qu’elle n’était pas finie. Que sa carrière n’était pas finie, ce qui pour elle correspondait à la même chose.
Elle se berçait d’illusions, et Paul Régis n’était que l’une d’elles. Elle s’accrochait à cette biographie pour relancer sa carrière au point mort. Mais Régis savait parfaitement que Jansen était intervenu pour qu’elle soit réalisée. Et il savait aussi que l’ouvrage finirait sur les étagères poussiéreuses de quelques rares bibliothèques. Elle n’aurait aucun impact sur la profession.
Aucun.


Midi sonnait au clocher voisin.
Régis était accoudé à la fenêtre de sa chambre, au rez-de-chaussée.
L’air était orageux. Oppressant. Il figeait la nature dans une immobilité inquiétante.
Le biographe suait à grosses gouttes. Il avait ôté sa chemise, puis avait sorti une pochette plastique de sa valise. Il se prépara un joint qu’il jugea bien mérité, après les efforts de la matinée.
Il avait réussi à interrompre la séance à onze heures, prétextant avoir récolté suffisamment de « matériel » pour écrire un nouveau chapitre, qu’il allait rédiger de suite.
Jobert s’était illuminée à ce simple mensonge, et le biographe avait pris congé.
En fait , il était discrètement monté dans la chambre où le prêtre avait réalisé sa deuxième « évaporation ». Il avait soigneusement sondé les murs et le plancher. Mais sans déceler le moindre passage secret. Il sourit intérieurement à la fin de son exploration. Après tout, il fallait qu’il s’en assure. Jean Diettmann et son architecte paraissaient relativement excentriques. Pourquoi ne pas imaginer une cachette aménagée dans une cloison?
Il s’obligerait à effectuer les mêmes recherches dans la chambre de Jobert. Mais discrètement, pour qu’elle ne remarque rien.
Cette première matinée d’enquête s’était avérée fructueuse. En attendant la star sur la terrasse, il avait eu l’occasion d’interroger discrètement Eric Weiss, le majordome. Il s’était renseigné sur les emplois du temps des enfants Jansen, le jour où leur mère avait vu le prêtre. Ava et son mari s’étaient rendus à la piscine publique de Ribeauvillé. Tandis que Charles se promenait tout seul dans la campagne du Ried toute proche. Bref, aucun alibi indémontable.
Par contre, pour la deuxième apparition, Ava, Charles et Vittorio se trouvaient tous en sa présence, dans le salon. Et Jobert quant à elle était retournée dans sa chambre, seule.
En conclusion, si l’on considérait que le personnage du prêtre était joué par un seul et même individu, et membre de la famille, seule l’actrice pouvait faire l’affaire.
Elle aurait simulé la première agression et aurait enfilé un costume pour apparaître devant son mari.
Possible, mais peu plausible. Il avait vu Jobert juste après ses appels au secours. Malgré tous ses talents d’actrice (et ils ne les estimait pas spécialement), il lui aurait était impossible de jouer un tel état de panique et de détresse avec autant de réalisme.
Même chose pour Jansen, rongé de l’intérieur et perturbé depuis la survenue de ces évènements. Ce n’était pas feint, il en était sûr.
Régis fit rouler son joint entre le pouce et l’index.
Il se sentait serein. Ragaillardi. Et le cannabis n’avait rien à voir avec cela.
L’offre de Jansen l’avait requinqué. Son séjour à la villa prenait une toute autre tournure.
Jouer les détectives amateurs, quoi de plus excitant. il renouait sans s’y attendre avec ses premiers amours, le journalisme d’investigation.
Il allait se donner à fond. Pour l’instant, aucune piste ne lui venait à l’esprit, mais il était persuadé de pouvoir trouver la faille.
Il allait enquêter discrètement, avec sa couverture de biographe.
Une moue sarcastique se dessina sur son visage.
Il jeta son mégot par la fenêtre et se coucha sur le lit, en passant les mains derrière la tête. Il avait le temps de faire une sieste avant son rendez-vous de l’après-midi.
Décidément, songea-t’il, ces millionnaires, malgré leur fortune, étaient d’une naïveté troublante: Jansen pensait sérieusement qu’il allait garder le fruit de ses découvertes secret?
Avec tout ce qu’il lui avait raconté, il était tombé sur un filon d’or. Et si en plus il mettait la main sur le coupable…il publierait un livre, contacterait un grand quotidien parisien.
Les actions de sa carrière journalistique repartaient à la hausse!


L’air sentait le foin coupé et le bitume fondu.
Paul avait décidé de se rendre à pied à Boersch, le village voisin, en empruntant une petite route de campagne.
Quatre heures de l’après-midi, et il se sentait frais comme un gardon. Sa sieste l’avait requinqué, et le soleil de plomb qui martyrisait l’Alsace ces derniers jours n’était pas pour l’effrayer.
Arnaud Jost était adjoint au maire de Boersch. Et selon Eric Weiss, le majordome, s’était une véritable encyclopédie vivante de l’histoire régionale. Exactement le genre d’homme qu’il fallait à Régis. Il avait pris rendez-vous par téléphone, et le biographe avait perçu dans son timbre l’excitation du passionné avide de partager ses connaissances.
Paul s’était dit qu’une marche l’aiderait à stimuler ses neurones. Il ressassait les maigres hypothèses qu’il avait pour le moment.
Le raisonnement de Jansen lui semblait cohérent. Soit le prêtre était un fantôme, soit un être de chair et d’os. Dans ce cas de figure, qu’elles pouvaient-être ses motivations? Faire passer les Jansen pour des fous? Les rendre malades de terreurs? Dans quel but? Tout cela lui paraissait pour le moins bancal. Prendre de tels risques…Car à moins de posséder la formule magique lui permettant de traverser les cloisons, le mystérieux inconnu avait certainement été à deux doigts à chaque fois de se faire attraper.
Non. Pour Régis, c’était une évidence. Si les desseins du « prêtre » ne lui apparaissaient pas encore, c’est qu’il était trop tôt. Son instinct lui disait qu’il n’était qu’au début de ses interventions. Mais que leur réservait-il encore? Le biographe sentait qu’il s’agissait de quelque chose d’infiniment plus violent.
Régis croyait déjà sentir l’odeur du sang flotter dans la villa Diettmann.


La maison d’Arnaud Jost était plantée au milieu du village. Petite bâtisse à colombage peinte en violet. Des dizaines de pots de géraniums égayaient une cour pavée dans laquelle trônaient une antique carriole décorative.
Le propriétaire des lieux ressemblait à ce qu’il imaginait. Un affable quinquagénaire au visage rond, le crâne agrémenté d’une couronne de cheveux gris. Un regard pétillant brillait derrière ses lunettes rondes.
Il s’installèrent sous une tonnelle à l’arrière de la maison, et l’adjoint au maire leur servi un Edel rafraîchissant.
-Ah! La villa Diettmann! s’exclama-t’il immédiatement.
-J’imagine qu’il doit s’agir d’un sujet de recherche inépuisable pour un amateur de l’histoire locale, fit Régis.
-Inépuisable, certes…mais vous savez, je suis quelqu’un de plutôt rationnel. Je dois avouer que je n’ai jamais adhéré à ces rumeurs de malédiction concernant la famille.
Jost avait le visage mangé par les tics. Timide, il gardait souvent les yeux baissés quand il s’adressait au biographe.
-Pourtant on m’a dit que le malheur avait frappé les Diettmann avec une fréquence particulière.
-Oui bien sûr. Les gens disent cela. Mais leur fortune hors du commun inspire souvent des commentaires absurdes. Il faut regarder les faits de manière lucide.Prenez les dernières décennies. Théo Diettmann est mort en 1938 à l’âge de 23 ans au volant de sa Bugatti sur une route de campagne toute proche. Maria Diettmann a succombé à 31 ans à la piqure d’un serpent lors d’un safari en Afrique en 1956. Le jeune Franck a fait du hors piste en ski près de Interlaken. Il a perdu la vie à cause d’une avalanche, en 1972. Il n’avait que 19 ans. Qu’est-ce que cela vous inspire?
Paul prit une seconde pour réfléchir.
-Que le sort ne l’es épargnent pas, effectivement.
Jost secoua la tête, agacé.
-Allons, M. Régis. Ne succombez pas à l’influence de la vox populi. Regardez les faits de manière rationnelle. Les Diettmann étaient de gens aisés. Leur fortune leur permettait de pratiquer des activités iconoclastes et à risque le plus souvent. Il est donc normal que le taux d’accident mortel dépasse la fréquence habituelle. Un bon assureur vous confirmerait ma théorie.
-Oui, bien sûr. Mais regardez le destin de Jean Diettmann. Il faut bien avouer que le sort s’est acharné sur lui.
Moue dubitative de la part de Jost.
-Là aussi, c’est une question de point de vue. Son fils est mort noyé dans l’étang de la propriété. Selon ce que j’en sais, il y avait une grande imprudence de commise concernant sa surveillance. D’ailleurs, c’est cette négligence qui a entraîné un sentiment de culpabilité terrible chez sa mère. Elle a d’ailleurs fini par se pendre quelques années plus tard, sous le coup du remord.
-Oui, bien sûr. Il s’agit là de la version officielle. Mais êtes vous au courant d’une version plus officieuse, qui mettrait en doute la version de l’accident et du suicide?
L’adjoint au maire se figea, une expression surprise peinte sur le visage.
-Une autre version? Vous m’étonnez M. Régis. A quelle autre version faites vous donc allusion?
Pour toute réponse, Paul se contenta d’un faciès de sphinx, le regard plongé dans son verre de vin blanc. Il sentait qu’il en avait trop dit, mais il tenait tout de même à tester la réaction de l’historien.


22 heures.
Paul Régis était déjà allongé dans son lit, la tête farcie des nouvelles informations de la journée.
La soirée avait été plutôt terne, et Paul s’était rapidement retiré dans sa chambre, prétextant une fatigue qui n’était pas feinte.
Il songea que son enquête était plutôt fructueuse pour le moment, même si aucune nouvelle piste ne se dessinait.
Morphée allait sans doute venir à son secours cette nuit, pour lui souffler la solution de tout cet imbroglio.
C’est l’esprit en paix qu’il glissa dans un demi-sommeil. Quand soudain, des bruits l’arrachèrent à son repos.
On marchait au-dessus de lui.
Des pas. Plutôt lourds.
Paul songea aux bruits de pas que Jean Diettmann entendait résonner dans le grenier au-dessus de sa chambre.
Il secoua la tête.
Il fallait garder la tête froide pour observer les faits de manière lucide, comme le lui avait enseigné le sympathique M. Jost.
Que voulaient signifier ces bruits de pas, dans le contexte qu’il connaissait: de simples hallucinations auditives. Causées par le remord du meurtre que le marchand d’armes avait commis en Crimée.
Et voilà! songea Paul.
Un mystère de résolu.
Les autres allaient suive!

Minuit trente.
Paul sursauta.
Il était en nage. La canicule engendrait des nuits étouffantes.
Il venait de se réveiller, et son esprit était toujours bloqué dans cette frontière floue entre le sommeil et la réalité.
Son coeur battait de manière étrangement rapide dans sa poitrine.
Il lui semblait qu’un bruit anormal l’avait arraché à son sommeil.
Pourtant rien ne bougeait dans l’obscurité profonde de sa chambre.
Il se traita mentalement d’idiot avant de se replonger dans le confort moelleux de son lit.
Décidément, cette villa avait une drôle d’influence sur l’esprit.
Il s’était pratiquement rendormi, quand un spasme secoua son corps.
Cette fois-ci, impossible de prétendre qu’il avait rêvé.
C’était lointain certes.
Assourdi.
Et pourtant, cela provenait de sa chambre.
Bon sang!
Paul sentit ses membres se glacer de terreur.
On chantait!
On chantait dans sa chambre!
Des chants religieux.
En russe!



RipperReed

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