Le Manoir Diettmann: chapitre 6

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Le Manoir Diettmann: chapitre 6

Message  RipperReed le Mer 16 Nov 2016 - 13:34

6-Dans de beaux draps


L’oeil mauvais, Régis contemplait son café noir en train de tournoyer dans sa tasse.
Il imprimait des gestes rageurs à sa cuillère. D’une humeur de chien, il n’essayait même pas de faire bonne figure.
Sa mauvaise expérience de la nuit l’avait irrité au plus haut point, et il se posait la question de la poursuite de son séjour dans cette foutue villa.
Pour l’heure, il prenait son petit déjeuner, seul, attablé à la grande table vide de la salle de séjour.
Qui se payait sa tête dans cette baraque?
Un nom revenait en boucle: Pierre Jansen.
Ne lui avait-il pas expliqué qu’il était le seul au courant de cette histoire de curé russe?
Alors qui d’autre aurait pu lui jouer ce tour pendable?
Il se remémora cette exploration nocturne dans l’étuve de sa chambre. Pendant une heure, il avait cherché à localiser la source de ces chants religieux. Un enregistrement de toute évidence. Mais impossible de mettre la main sur un quelconque diffuseur.
Il avait abandonné, de guerre las. Bien après la fin des chants.
Pas un centimètre carré n’avait échappé à sa fouille, mais il avait fait chou blanc. Bien qu’assourdie, il était persuadé que l’origine de la source sonore provenait de sa chambre.
Ne rien avoir trouvé n’était pas l’essentiel. Ce qui le mettait dans un tel état de rage, c’était l’idée d’avoir été manipulé.
A lui aussi, on voulait faire croire à l’existence de ce fantôme. Et il ne supportait pas d’être pris pour un pion dans la machination d’un escroc.
Un escroc qui ce matin prenait les traits de Pierre Jansen.
Pierre Jansen qui le mettait dans la confidence.
Pierre Jansen qui  l’enrôlait dans un pseudo poste de détective privé.
Comment avait-il pu se laisser embobiner?
Sa réflexion fut interrompue par l’arrivée de Charles, le fils, dans la pièce.
-Rien à faire. Je veux des explications claires. Alors vous allez me les donner.
Dans un costume à la coupe sport, le jeune entrepreneur avançait comme un taureau furieux, un portable collé à l’oreille.
Sans se préoccuper de Régis, il attrapa un croissant qu’il avala à moitié d’une bouchée.
—Je ne veux pas le savoir. C’est vous qui êtes responsable de cette unité. Et c’est mon fric que vous risquez de perdre par votre imprudence. Si vous n’êtes pas capable d’être vigilant en permanence, d’autres le feront pour vous. Alors je vous donne vingt-quatre heures pour rectifier le tir. Compris?
Charles Jansen raccrocha aussitôt. Régis l’envia presque de pouvoir exprimer sa colère aussi violemment. Lui ruminait devant sa tasse de café, et allait probablement s’écraser devant tous les membres de la famille, sans oser demander la moindre explication.
-Des mauvaises nouvelles? s’enquit timidement le biographe.
Charles le dévisagea, surprit par sa présence. Le moment de gêne s’estompa presque instantanément. Le jeune patron reprit son attitude pleine de cynisme détaché.
-Régis? Qu’est-ce que vous faites là? Vous n’êtes pas encore à vous coltiner les anecdotes foireuses de maman?
Paul esquiva la plaisanterie en reposant sa question à propos du coup de fil.
Charles souleva son portable.
-Ah? Ca? Non. Aucune importance. Je parlais au directeur de l’unité chargée de lutter contre l’espionnage industriel dans la boite. Il faut savoir leur remonter les bretelles de manière énergique de temps en temps, pour qu’ils restent au taquet.
-De l’espionnage industriel? Vous y êtes confronté?
Jansen s’esclaffa.
-Vous êtes naïf, Régis. Bien sûr que oui. Vous n’imaginez pas à quel point la concurrence est féroce dans notre secteur. Des adversaires internationaux, sans foi ni loi. Ils piratent nos logiciels. Truffent nos bureaux de micros…C’est une véritable gangrène.
-Vous gérez la filiale parisienne de l’entreprise, c’est bien cela?
Le visage du jeune homme se crispa.
-Et oui. Malheureusement. Et si vous voulez mon avis, c’est un bien beau gâchis. Je suis cantonné aux seconds rôles. Et pendant ce temps, la société est en train de crever.
-Ah bon, s’étonna Régis? Je croyais au contraire qu’elle se portait comme un charme.
-Mais oui, s’exclame Charles, sarcastique. Pour le moment. Et parce que le commun des mortels ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Mais moi, je suis obligé de penser à dix ou quinze ans. Et là, croyez-moi, nous ne sommes pas prêts pour la bagarre.
Paul porta sa tasse de café à ses lèvres.
-Vous n’êtes pas d’accord avec la stratégie de votre père, c’est bien cela?
Nouveau rire féroce du fils Jansen.
-Il a été très bon…mais à son époque. La page se tourne plus vite qu’il ne le croit. Il faudrait du sang neuf, pour prendre les décisions stratégiques.
-C’est-à-dire?
-Restructurer la boite de fond en comble. Le gros de nos usines est situé en Alsace. C’est ridicule. Il faudrait délocaliser massivement. Pour les Etats-Unis. C’est là-bas que cela se joue.
-Et qu’en dit votre père?
-Ah lui…il est tellement..old school. Et puis avec l’âge, on devient pantouflard. Il a fini par prendre ses habitudes dans ce trou. Ce n’est jamais bon pour le business, ça. C’est d’autant plus grotesque que…
Charles marqua une hésitation inhabituelle chez lui.
-Que? l’encouragea Paul.
-Que…il n’a jamais été réellement accepté ici. Il est toujours resté un étranger, malgré le boulot qu’il a apporté.
-Pas accepté? Je n’avais pas cette notion.
Jansen s’agaça.
-Bien sûr que si, Régis. Réfléchissez un peu. Cette histoire de curé qui vient les effrayer. Vous n’avez pas deviné? C’est forcément un gars du coin qui est en train de leur jouer un tour pendable. Histoire de les effrayer. De les faire fuir. Vous voyez une autre solution, vous?


Paul remonta le couloir menant à sa chambre d’un pas à l’alerte.
Devant ses yeux défilait un curieux mélange de statues rococo et des clichés de Danièle Jobert dans des poses alanguies.
Son petit entretien avec Charles l’avait rasséréné. Pas inintéressant du tout. Et puis cette discussion qu’il avait surprise avec le responsable de l’espionnage industriel…le genre d’hommes à pouvoir mettre la main sans problème sur un diffuseur de musique pas plus grand que la tête d’une épingle, et parfaitement indécelable…
Le couloir formait un coude devant lui. Il surprit le bruit d’une porte que l’on referme discrètement.
En débouchant dans la portion perpendiculaire du corridor, il vit Vittorio Sanipoli, le mari d’Ava, devant sa chambre. Rien détonnant, la leur était sise au même étage. Mais c’était l’attitude de l’italien qui l’étonna. Trop discret. Presque fuyant. Il s’éloigna rapidement, et Régis eu la désagréable impression qu’il l’avait aperçu mais cherchait à l’éviter.
Le beau-fils sortait-il des appartements de Paul? C’était le sentiment qui lui traversa l’esprit en tout cas.
Mais bon…peut-être qu’il tombait doucement dans parano, avec tout ça.


-Madame? fit mine de s’étonner Eric Weiss, avec une mimique curieuse sur sa face marmoréenne. J’ai peur que…
Paul laissa échapper un soupir discret. Le majordome se mettait en quatre pour tenter d’arrondir les angles.
-Elle a oublié notre rendez-vous, c’est ça?
-Je suis désolé, Monsieur. Elle est dans la salle de projection actuellement. En train de visionner la Terre des Aigles…
Nouvelle moue crispée:
-…un de ses plus beaux rôles, s’empressa-t’il comiquement d’ajouter.
Régis consulta sa montre. Quatorze heures. Ils n’avaient pas travaillé aujourd’hui. Et ces faux bonds étaient relativement fréquents. Sans que le biographe ne parvienne à déterminer s’il s’agissait d’oublis ou de caprice de la part de la star.
-Tant pis, se contenta de commenter Régis avant de tourner les talons.
L’irritation se dissipa bien vite. Il avait du coup quartier libre pour l’après-midi. Il se dit que d’échapper pour quelques heures à l’ambiance pesante de la villa lui ferait le plus grand bien.


Une heure plus tard, il était planté sur le parvis d’un multiplex de Strasbourg. Le nez en l’air pour consulter les affiches bariolées de la dizaine de films projetés.
Il opta pour un blockbuster de super héros, et se retrouva dans une salle quasi-déserte, à la climatisation si mordante qu’elle le fit frissonner.


23 heures.
Il se gara devant la façade de la villa plongée dans l’obscurité.
Tout le monde s’était déjà couché.
Régis pénétra dans la hall en parvenant à ne rien faire grincer. Il se dirigea versa sa chambre au rez-de-chaussée en se contentant de la lumière de son portable.
Finalement, il avait opté pour trois films à la suite.
Trois superproductions américaines, bruyantes, bêtifiantes, et tellement agréables à regarder. De quoi lui décrasser la tête après toute la filmographie en noir et blanc de Danièle Jobert.
Il manqua de renverser une statue en marbre, mais finit par retrouver sa chambre sans dégât.
A peine le battant poussé, une lumière rouge s’alluma dans un coin de son cerveau.
Quelque chose d’anormal. Qu’il finit très rapidement par définir.
Une odeur de vase s’engouffra dans ses narines.
Puissante. Ecoeurante.
La même odeur décrite par Jean Diettmann dans ses Mémoires.
Il plaqua sa main contre l’interrupteur du plafonnier. Une lumière ambrée s’étala sur la pièce.
Personne.
Paul frissonna. Les ailes de son nez frémirent sous l’effet de la colère.
On se foutait de sa gueule! Quelqu’un dans cette villa le prenait visiblement pour un pigeon. Prêt à gober ces niaiseries d’histoires de spectre vengeur.
Il finit par localiser l’origine de l’odeur.
Son dessus de lit était détrempé…Comme le soir où Jean Diettmann…
On l’avait probablement aspergé avec de l’eau de l’étang.
C’était grotesque.
Qui donc s’amusait à ce petit jeu?
D’un geste rageur, il balança le couvre-lit par terre et commença à se déshabiller. Tous les effets de cette journée de repos s’étaient déjà estompés. Il se dit qu’il allait vite falloir tirer les choses au claire. Dès demain…
Mais pour ce soir, il n’allait pas courir de risque.
Les fenêtres étaient fermées. Il poussa le verrou de la porte et verrouilla la serrure à double tour.
Les fantômes pouvaient toujours essayer de venir le déranger ce soir.

RipperReed

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Date d'inscription : 31/01/2013

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