Le mystère Sherlock - J.M. Erre

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Le mystère Sherlock - J.M. Erre

Message  Merrivale le Dim 16 Fév 2014 - 10:52

Voici un livre qui aurait très bien pu s’intituler Jeu de massacre.
Imaginez 10 universitaires fanatiques de Sherlock Holmes réunis pour élire celui d’entre eux qui deviendra le premier maître de chaire de Sherlockologie de la Sorbonne, un poste pour lequel tous seraient prêts à tuer. Imaginez maintenant que ce conciliabule se tienne en huis-clos dans un hôtel coupé du monde par une avalanche. Ne serait-ce pas l’occasion rêvée d’éliminer la concurrence pour se rapprocher du précieux titre universitaire ? Le jeu de massacre peut commencer, et le terme n’est pas usurpé puisque, un par un, chacun va connaître une fin (effroyablement drôlatique), jusqu’à extinction totale des participants. Que s’est-il donc exactement passé durant ces quatre jours d’isolement total, voilà l’énigme que l’inspecteur Lestrade, confronté à une situation impossible qui fait écho à Dix petits nègres, devra résoudre en se montrant plus malin que son célèbre homonyme de la geste holmésienne.
Car le jeu de massacre porte également sur le petit monde des holmésiens, microcosme de doux dingues ici brocardé à travers un aréopage des spécimens les plus extrémistes. Personnalités fantasques, théories littéraires capillotractées, querelles de chapelles caricaturales, les travers des amateurs de Sherlock sont amplifiés au service d’un récit volontiers foutraque pour le plus grand plaisir du lecteur (du genre : le prof Gluck est devenu holmésien de niveau 9 après crié à sa femme au moment de l’extase : « oh oui Watson, je viens ! »). Ceci dit, on ne châtie bien que ce que l’on aime, et l’auteur respecte toujours sa matière de base : le livre est parsemé d’encarts et de réflexions pertinentes sur les aventures de Sherlock Holmes, et il pousse l’élégance à distinguer explicitement le Canon des œuvres apocryphes.
Autant dire que cette écriture ironique, caustique, à la limite de l’absurde, se dévore avidement, et le lecteur qui se retrouve en face de ces morts plus absurdes les unes que les autres, délaisse la compétition inhérente au roman-problème pour se laisser porter par cette jubilatoire déconstruction. Et c’est à ce niveau que je perçois un dernier jeu de massacre, qui, après les personnages et le thème, s’attaque… au lecteur lui-même. Ou du moins aux habitudes du lecteur de roman policier. Car au fil du récit et en filigrane de sa conclusion, de multiples problématiques sont évoquées implicitement à l’amateur de récits policiers classiques : quelle crédibilité accorder au narrateur ? y a-t-il forcément un assassin sous prétexte que c’est un roman policier, ou est-ce un roman policier parce qu’il y a un assassin ? bref, de quoi amener, au-delà du cas particulier du canon holmésien, des réflexions sur le genre policier, avec ses codes, ses fondamentaux, ses règles (je pense à Van Dine, qu’il s’agit toujours de s’échiner à contourner tout en le respectant…).
Vous l’aurez compris, voici un texte éminemment recommandable, tout d’abord (et essentiellement) parce que c’est une bonne tranche de lecture plaisante et revigorante. Si vous aimez le locataire de Baker Street et l’humour un peu trash, ne vous en privez pas, d’autant qu’il vient de sortir il y a peu en édition de poche.

Merrivale

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L'analytique dans le roman policier

Message  philippe FOOZ le Dim 16 Fév 2014 - 12:21

Bonjour Merrivale,

Bravo pour cette très pertinente critique.
Je rendais compte également de ce brillant exercice de style dans notre 1001 CC.
Vous écrivez, très justement :

Et c’est à ce niveau que je perçois un dernier jeu de massacre, qui, après les personnages et le thème, s’attaque… au lecteur lui-même. Ou du moins aux habitudes du lecteur de roman policier. Car au fil du récit et en filigrane de sa conclusion, de multiples problématiques sont évoquées implicitement à l’amateur de récits policiers classiques : quelle crédibilité accorder au narrateur ? y a-t-il forcément un assassin sous prétexte que c’est un roman policier, ou est-ce un roman policier parce qu’il y a un assassin ?

Voyez également à ce propos le roman de Pablo de Santis, "Le cercle des Douze" (voir ma critique dans 1001 CC).

Bien amicalement.

philippe FOOZ

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Re: Le mystère Sherlock - J.M. Erre

Message  Merrivale le Dim 23 Fév 2014 - 9:35

Oui, oui, oui, le cercle des douze, en effet...
Je l'avais remarqué lors de mon premier survol du 1001CC, où j'avais effectivement fait le tour des récits les mieux notés.
Et depuis que je picore plus substantiellement dedans des idées de lecture, je ne suis pas retombé dessus, et je l'avais complètement oublié...

Un récit policier dans le Paris fin-de-siècle où spirites et rosicruciens trament d'infernales conspirations, voilà une ambiance à mon goût...
Un récit qui se veut un hommage à un genre populaire ouvertement considéré comme désuet, à la lisière de l'ésotérique et tout en proposant une réflexion sur ledit genre: la démarche de l'auteur semble proche de celles de U.Eco ou Perez Reverte. Tiens, que des auteurs du monde latin... Y a-t'il une conclusion à en tirer...? Smile 

Merci pour la suggestion en tout cas, je le rajoute à ma liste.
En attendant, pour varier un peu les plaisirs, je pense que ma prochaine lecture dans le domaine du MECC sera plus "premier degré".

Amicalement

Merrivale

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