Le Manoir Diettmann: chapitre 2

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Le Manoir Diettmann: chapitre 2

Message  RipperReed le Dim 2 Oct 2016 - 1:36

La suite des aventures de la famille Jansen.
Bonne lecture.
Pour ma part je m'attelle à la correction du chapitre 1 en suivant vos instructions avant de m'attaquer à la rédaction du troisième chapitre.

PS: si certains d'entre vous ont déjà des idées concernant la disparition du prêtre, pouvez-vous les émettre sous la forme de Spoiler pour préserver le suspens pour les autres?


Dernière édition par RipperReed le Dim 2 Oct 2016 - 2:03, édité 1 fois

RipperReed

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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 2

Message  RipperReed le Dim 2 Oct 2016 - 1:39

2-Mais où sont les traces?


Pierre Jansen attrapa son verre et plongea ses lèvres avec délice dans un excellent pinot gris des environs.
Les touristes avaient envahi la place Benjamin-Zix en ce milieu d’après-midi, mais c’était un chahut convivial qui se répandait dans le quartier de la Petite France, en plein centre de Strasbourg.
Le chef d’entreprise s’était assis seul à la table d’un bistrot, sous un marronnier qui répandait une ombre bienvenue.
Un soleil dur frappait les façades colorées des maisons à colombage. En face de lui, la célèbre Maison des Tanneurs. Un bateau mouche passait mollement sur le canal voisin.
Boire du vin n’était pas forcément une heureuse idée. Il avait encore de la route à faire avant de rentrer chez lui. Et il sortait tout juste d’un repas d’affaire arrosé dans une winstub voisine, S’Kaechele.
Mais boire…lui permettait d’oublier un peu ses soucis du moment.
Pas des soucis d’argent. Son entreprise, au contraire, se portait à merveille. Quand il avait connu sa femme, Danièle, à la fin des années soixante, il était déjà à la tête d’une florissante société spécialisée dans la pétrochimie.
Tout s’était encore accéléré suite à l’acquisition d’un concurrent sis à proximité de Strasbourg. S’il avait longtemps tenté de mener ses affaires depuis Paris, il s’était bien rendu compte, au début des années quatre-vingt-dix, que cela devenait insoutenable.
Il avait eu toutes les peines du monde à arracher Danièle à la capitale pour la faire venir en Alsace, mais avait bien cru un moment qu’elle avait fini par s’acclimater.
Or depuis quelques temps, elle se montrait de plus en plus acariâtre et revêche. Son comportement changeait. Elle le rendait responsable de tout. Du déclin de sa carrière. De sa dégradation physique.
Il avait fini par faire intervenir discrètement un des ses collaborateurs pour obtenir d’une maison d’édition qu’elle se lance dans un projet de biographie. La complexité de la tache lui avait fait prendre conscience de l’amnésie de la profession et du public à l’endroit de l’ancienne star.
Pour lui, elle était toujours restée la grande Danièle Jobert. Mais pour les autres…
Peut-être Danièle avait-elle raison? Peut-être que cet exil forcé loin du « milieu » avait accéléré la déliquescence de sa carrière?
Il s’en voulait, lui qui avait toujours voulu le bonheur absolu de son épouse…
Nouvelle gorgée de ce pinot, décidément délicieux. Les touristes suaient à grosses gouttes dans leurs tenues bigarrées, et cherchaient un peu d’ombre sur la place ou chez les marchands de souvenirs qui exhibaient des cigognes en mousse ou des poteries de  Betschdorf.
Ce projet de biographie virait au fiasco, il devait en convenir. Plutôt que de l’amuser, il la stressait. Cela devenait un miroir de sa décrépitude. Rien de bon à en espérer, songea-t’il amèrement.
Au contraire…
L’épisode de la veille l’avait plongé dans un abyme de perplexité.
Il était dans le salon, discutant paresseusement avec l’écrivain Paul Régis, en dégustant un verre de cognac. Et soudain l’appel au secours de Danièle.
Il ne leur avait pas fallu plus de trente secondes pour se retrouver devant la porte de sa chambre, fermée à clé comme d’habitude. Encore une ou deux minutes de plus pour la défoncer.
La vision sinistre de sa femme allongée sur le lit, à demi consciente.
Le sang s’était glacé dans ses veines.
Et puis ces mots, à peine compréhensibles.
Cette histoire hallucinante de prêtre violeur.
Les rouages de son cerveau s’étaient remis à fonctionner à pleine vitesse. Le tempérament dirigiste du chef d’entreprise qui ressurgit.
La chambre.
Malgré la pénombre, peu de chance de pouvoir se cacher. Personne n’avait pu s’échapper dans leur dos, alors qu’ils examinaient l’actrice.
Puis l’inspection du bow-window. Des crochets à chaque fenêtre. biens en place. Comment les fermer de l’extérieur ?
Surtout qu’il y avait le lierre, intacte. L’absence de trace d’échelle dans le sol relativement meuble.
C’était trop.
Trop d’impossibilités.
Et Régis, l’écrivain, qui le poussait à appeler la police.
Il avait dû prendre une décision lourde. Mais bien réfléchie.
La police ne mettrait pas son nez dans cette affaire.
Tout simplement…parce qu’il n’y avait pas d’affaire.
Il en était persuadé. Le prêtre violeur…il n’existait pas.
C’était une invention de sa femme.
Ou plutôt… de Danièle Jobert, l’actrice.
L’actrice bannie qui voulait plus que tout que l’on reparle d’elle.
Un écrivain parisien était présent dans la villa. Quelle meilleure occasion!
Elle allait pouvoir ressusciter auprès de la profession. Profiter de cette présence opportune pour s’afficher à nouveau à la une des journaux à sensation. Comme avant. Comme au bon vieux temps.
Danièle Jobert, l’actrice des plus grands films noirs français, violée dans sa luxueuse villa par un mystérieux prêtre, qui défi les lois de la gravité. Qui traverse les cloisons.
Quelle publicité!
La publicité, c’est le regard des professionnels qui se repose à nouveau sur vous. Ce sont des perspectives glorieuses au box-office pour les producteurs.
C’est le retour dans la lumière pour la grande Danièle Jobert.
Pierre Jansen secoua la tête, dépité.
C’était en tout cas l’idée délirante qui avait dû germer dans le cerveau de son épouse.
Mais c’était juste idiot. Sa soif maladive de notoriété agissait comme une drogue malsaine, qui vous brouillait la raison.
Pierre Jansen avait réussi à comprendre comment fonctionnait le milieu du cinéma, à force de voir sa femme s’y mouvoir. Si les professionnels apprenaient cette histoire, elle allait être prise pour une illuminée. Une mythomane à bannir à tout prix. Elle ne retrouverait jamais un rôle…
Mais soudain, la vision des hématomes qui recouvraient le torse de sa femme après « l’agression » rejaillirent devant ses rétines.
Un doute s’empara à nouveau de lui.
Il y avait un moyen d’en avoir le coeur net. Il attrapa son portable dans la poche de son costume et composa le numéro du Dr Stumpf. Après toutes ces années, le praticien était  presque devenu un confident.  Il répondit immédiatement.
Quelques formules de politesse, et Jansen aborda le sujet qui l’intéressait:
-Oui bien sûr. Elle va beaucoup mieux. Merci docteur. Mais j’ai une question qui m’intrigue. A propos des lésions sur le corps de mon épouse. Cela va peut-être vous paraître saugrenue mais… pensez-vous qu’il y ait une possibilité qu’elle se les soit faites elle-même?
Au bout du fil,le médecin de campagne hésita plusieurs secondes. Témoin de son trouble évident.
-Et bien M. Jansen…je suis content que vous abordiez le sujet. C’est difficile à dire, mais…il est vrai que les marques sur sa peau m’ont paru…comment m’expliquer…très superficielles. On ne peut pas exclure qu’elles aient été causées par de simples chocs contre les montants du lit…
Le médecin était gêné. Mais de toute évidence, lui non plus ne croyait pas à l’hypothèse de l’agression par un inconnu.
La discussion se prolongea une dizaine de minutes.
En raccrochant, Pierre Jansen était plus que jamais  soulagé de ne pas avoir impliqué la police dans cette histoire!


Le spectacle était magnifique. Pierre n’arrivait pas à s’en lasser. En rentrant de Strasbourg pour regagner la villa Diettmann, il se plongeait dans les petites routes de la campagne alsacienne. Un paysage bucolique et mollement vallonné, baigné par une lumière poussiéreuse. Le piémont des Vosges formait une muraille végétale douce et rassurante en arrière plan, parsemée de ruines de châteaux moyenâgeux.
Dans sa berline, la climatisation faisait glisser un souffle frais sur sa peau. Un air mélodieux de Grieg le berçait doucement.
Une ambiance apaisée qui était pourtant loin de régner sous le crâne de l’industriel. Comment devait-il réagir vis-à-vis de son épouse? Après avoir discuté avec le médecin, il ne lui restait plus aucun doute. L’agression de sa femme  n’existait pas.
Mais cette histoire allait revenir sur le tapis. Forcément. Danièle allait l’évoquer bien sûr. Mais aussi Paul Régis, l’écrivain. Et ses enfants, qui séjournaient actuellement à la villa.
Comment allait-il devoir se comporter?
Les pneus de sa voiture firent crisser les graviers de l’allée principale du parc de la villa. Jansen se gara près d’une haie de buis. Devant lui, l’imposante demeure baroque, à la silhouette tarabiscotée. Des taches lumineuses éclairaient plusieurs fenêtres au rez-de-chaussée.
Des odeurs alléchantes de cuisine venaient se mêler aux parfums du jardin.
Pierre essaya de chasser toutes ses idées sombres de son esprit. Il se dit qu’il avait envie de profiter se sa soirée, après tout.

Des notes de jazz et de bonnes bouteilles de bordeaux, rien de mieux pour égayer un dîner, songea Jansen, le sourire aux lèvres. Et surtout, dernier ingrédient primordial: la jeunesse!
La jeunesse! C’était ce qu’il manquait trop souvent dans la villa Diettmann.
Danièle et lui étaient devenus des vieux cons, il fallait le dire. Comme cela, sournoisement.
Pierre s’en rendait bien compte ce soir.
La salle de séjour, habituellement si austère avec ses lambris sombres, ses tapisseries désuètes et ses lustres à pendeloques, semblait métamorphosée. Pourtant rien dans la décoration n’avait changé.
Simplement pour une fois les rires fusaient, se mêlant aux trompettes de l’orchestre de Duke Ellington.
Tout en imprimant des mouvements de rotation au Pauillac qui emplissait son verre, Pierre promenait un regard amusé sur la petite troupe qui avait pris possession de son salon.
Charles, comme à son habitude, était le centre de toutes les attentions. Il avait réussi à faire rire tout le monde en se juchant sur le guéridon et en déclamant du Shakespeare, le bras tendu en l’air, tenant son verre de vin comme s’il s’agissait d’un crâne.
-Bravo! le félicita son père, narquois. Tu n’as rien à envier à ta mère en matière d’art dramatique.
-Où est-elle d’ailleurs celle-là? Déjà au lit? Décidément, elles sont loin les soirées avec le gratin du septième art dont elle nous rebattait les oreilles. Notez-ça Régis, et cuisinez-là sur ce point. Il doit y avoir des anecdotes savoureuses à en tirer, car j’imagine bien que la bougresse ne nous a pas tout raconté.
-Tu savais qu’elle a probablement couché avec Jean-Pierre Melville durant l’une de ces sauteries? s’exclama Ava, exubérante. Si c’est vrai! C’est Elsa, la fille d’un producteur qui me l’a raconté à Courchevel.
-Allons, allons, protesta mollement Pierre. Je vous signale que c’est de votre mère que vous parlez. Et accessoirement aussi de ma femme.
-Papa jaloux! lança Charles. Ca se saurait! Quand on est jaloux, on n’épouse pas une actrice.
D’ailleurs, ça ne répond toujours pas à ma question: où est-elle passée? Déjà en train de ronfler?
-Elle se remet de ses émotions? persifla Ava. Violée par un prêtre, ça doit fatiguer un peu.
Pierre se raidit en entendant sa fille ramener l’histoire sur le tapis.
-Tais-toi Ava. Tu ne sais pas de quoi tu parles, protesta-t’il mollement.
Charles le toisa. Le fils de Pierre Jansen, avec ses airs de patricien romain, possédait indiscutablement une prestance remarquable, qui en imposait à son propre père.
-Allons Papa. Tu ne vas pas nous dire que tu crois à toute cette fable. Son histoire de prêtre passe-muraille, c’est de la foutaise.
-Pourquoi aurait-elle inventé cette histoire?s’enquit benoîtement  Vittorio, le mari d’Ava, qui semblait toujours sortir d’une profonde léthargie quand il prenait la parole.
Charles eut un rire cassant, tout en désignant Paul Régis du menton.
-A ton avis! Parce que monsieur le journaliste est là. Notre pauvre actrice de mère passe une période difficile. Quoi de mieux qu’un petit scandale sulfureux et mystérieux pour relancer sa carrière.
Pierre sentit une sueur glacée ruisseler le long de son échine. Evidemment, son fils avait tenu le même raisonnement que lui. Il fallait s’en douter. Ava, Vittorio et Charles étaient de sortie quand s’était déroulée « l’agression ». Quand ils avaient appris ce qui s’était passé, pas un seul n’avait montré la moindre sollicitude. Pour tous les trois, même si Charles seul l’exprimait, Danièle avait tout inventé. Ils connaissaient trop bien leur mère.
Pierre était décontenancé. La soirée avait pourtant était excellente. Un délicieux repas, une discussion animée. Danièle, qui s’était discrètement éclipsée pour se coucher, semblait elle aussi s’être amusée. Elle avait paru insouciante, comme si « l’évènement » n’avait jamais eu lieu.
Les doigts de Jansen se crispèrent sur le pied de son verre. Il en voulait à son fils de tout faire ressurgir. Et en présence de Régis en plus. La peur du scandale s’empara à nouveau de lui. Le scandale et toutes ses conséquences. Les effets néfastes sur la carrière de Danièle…
L’esprit ralentit par l’alcool, il sentait ses idées se brouiller. Incapable de trouver une riposte convaincante , il décida subitement que le seul moyen de faire diversion était de s’éclipser.
-Messieurs, madame, déclara-t’il en se levant et en s’inclinant, ce n’est pas que votre compagnie me soit désagréable, bien au contraire. Mais je sens qu’il est temps pour moi et pour toutes mes longues années d’expérience de laisser la place à la jeunesse.
-Tu abandonnes déjà? ricana Charles. Et tu bats en retraite en nous laissant toute ta réserve de bordeaux?
-Charles, je te désigne échanson de la soirée. A charge pour toi de faire passer un excellente soirée à tous mes invités. Bonsoir les jeunes. Et amusez-vous bien.


La démarche ébrieuse, Pierre remonta le grand escalier à la rambarde sculptée menant au premier étage.
Laborieusement, il émergea dans un couloir immense. Une moquette pourpre courait au sol, tandis que des lampes en imitation torche distillaient de petits halos de lumière rougeoyante. Elles estompaient à peine l’obscurité ambiante, et Pierre manqua à plusieurs reprises de se heurter à l’une des armures décoratives dressées le long du mur à intervalle régulier.
Il passa discrètement devant la chambre de sa femme et tendit l’oreille, mais sans percevoir le moindre son. Ils faisaient chambre à part depuis une dizaine d’années. La sienne était installée au fond du couloir.
En y pénétrant, une odeur acide lui griffa les narines. Ce n’était pas la première fois qu’il la remarquait et il avait déjà réprimandé la femme de ménage à ce sujet. Mais visiblement sans succès.
Pierre avait la tête lourde. Une étrange nausée lui serrait l’estomac.
Un peu las, il commença à se déshabiller. Posant ses habits avec un soin précautionneux sur le valet de nuit en bois massif.
Il ne pouvait s’empêcher de repenser à l’étrange journée qu’il venait de vivre. Tous les tenants et les aboutissants se heurtaient sous son crâne. Il sentait qu’il était trop ivre et harassé pour y réfléchir, mais sans arriver à maîtriser le flux des questions qui jaillissaient dans sa tête.
Il s’immobilisa soudainement. Les sens aux aguets.
Un bruit.
Un craquement? Il n’aurait su dire avec précision.
En provenance de la salle de bain mitoyenne.
Sa salle de bain !
On y accédait de deux manières.
La porte depuis sa chambre. Discrètement entrouverte à l’heure actuelle.
Une deuxième entrée qui donnait sur le couloir. Le battant n’était pas verrouillé habituellement.
Le regard plissé, il sondait l’interstice laissé libre par la porte.
Une obscurité silencieuse.
Rien ne bougeait. Pas un bruit. Ce calme plat, loin de le rasséréner, alluma une ampoule rouge dans un coin de son cerveau.
Il ne put empêcher les hypothèses les plus folles de naître dans son cortex.
Le prêtre fou! Et si il existait?
L’odeur acide se colla à nouveau sur les muqueuses de ses narines. Un détail curieux du récit de sa femme lui revint à la mémoire.
Elle avait senti une odeur aigre, rance, au moment où le prêtre se pressait contre elle.
Grotesque.
Pierre secoua énergiquement la tête.
Il était ridicule. A force de vivre avec une actrice… il se faisait un film du détail le plus absurde.
La vieille villa grinçait de tous les cotés! Voilà l’explication de ce craquement. Une vieille maison pleine d’arthrose qui couine de  partout!
Il réussit même à sourire.
Décidément…Tout concourrait à briser l’harmonie soporifique des derniers mois. L’arrivée de ses deux enfants pour les vacances d’été. La venue de Paul Régis pour la biographie…
Et maintenant cette mystérieuse agression.
Finalement, son cerveau secoué avait quelques excuses. Il avait bien le droit de divaguer un peu.
Jansen défit le noeud de sa cravate d’un geste sec. Il jeta un coup d’oeil en direction du matelas moelleux de son lit. Une nuit de repos ferait le plus grand bien à ses nerfs malmenés…
Il se pétrifia.
Un nouveau craquement!
En provenance de la salle de bain à nouveau. Il n’y avait pas de doute.
Pierre n’avait plus de salive dans la bouche. Son corps cognait à tout rompre dans sa poitrine. Lui qui avait déjà fait un infarctus. Il fallait qu’il se maitrise.
Ce n’était rien. Rien du tout.
Une fausse alerte.
Ses membres avait la consistance du caoutchouc. Il se sentait englué, se mouvant avec la plus grande difficulté, comme dans un rêve. Sans qu’il sache comment, il réussit à trouver l’énergie nécessaire pour se déplacer en direction de la salle de bain.
Il écarta le battant de la porte d’un geste énergique. A la façon d’un gamin désireux de chasser les monstres. Sa main hésita un instant puis actionna l’interrupteur du plafonnier. Une lumière acide se déversa dans la pièce, faisant scintiller les carreaux de faïence tapissant les murs.
Pierre cligna des yeux, avant d’écarter les paupières brusquement.
Un éclair traversa son cerveau, avant de poursuivre son trajet vers son échine.
Un spasme secoua tous les muscles de son corps.
Il s’agrippa à la poignée de la porte pour ne pas partir à la renverse.


Un cri bestial.
Pourtant terriblement humain.
Il vint s’incruster de manière terrifiante entre les harmonies de Duke Ellington.
Charles. Ava et son mari et son mari Vittorio. Paul Régis.
Ils étaient tous prélassés dans les divans du salon, un verre de vin à la main.
Le hurlement de terreur leur avait glacé le sang.
Après une seconde, ils se dévisagèrent les uns les autres, médusés.
Charles, comme à son habitude, fut le premier à recouvrer son sang-froid.
Il se redressa sur ses jambes d’un geste leste malgré l’alcool.
-C’est Papa, diagnostiqua-t’il. Au premier.
Il se précipita vers l’escalier dans le hall, les autres rapidement à ses trousses.
Ils arrivèrent tous ensemble devant la porte de la salle de bain.
La deuxième porte. Celle donnant sur le couloir.
Elle était grande ouverte.
Le spectacle qui s’offrit à eux les stupéfia.
Pierre Jansen.
Le solide Pierre Jansen.
Assis sur le sol, les fesses contre le carelage.
Une main toujours agrippée à la poignée de la porte donnant sur sa chambre. Les doigts semblaient soudés au métal.
C’ était son visage qui les marqua plus que tout.
Des traits tétanisés. Des yeux exorbités. Un rictus de terreur avait étiré ses lèvres à l’extrême, découvrant sa dentition de manière atroce, presque inhumaine.
Il fallait avoir croisé le regard de la Méduse pour présenter un tel faciès!
-Papa! Papa! Qu’est-ce qui s’est passé? s’exclama Ava.
Ils virent alors Pierre Jansen lever la main avec un effort démesuré, puis pointer l’index. Sa voix grinça, tellement tremblante qu’elle était à peine audible:
-Le curé. Il était là. Dans la salle de bain. Il est sorti pour rentrer dans cette pièce. Là.
Tout l’assemblée pivota. Pierre Jansen désignait le couloir où ils se trouvaient. Plus précisément la chambre en face de la salle de bain.
Sa porte était fermée.


La suite des évènements fut marquée par une certaine agitation, heureusement partiellement canalisée par la rigueur de Paul Régis.
L’inspection des lieux et l’ « enquête » menée par les jeunes gens fut donc pratiquée avec une parfaite minutie, rendant les faits constatés totalement crédibles.
Le choc de Pierre Jansen s’estompa, lui permettant rapidement de livrer son récit.
En pénétrant dans sa salle de bains, attiré par des craquements, il fut sidéré en voyant un prêtre se tenant au milieu de la pièce.
Un prêtre ressemblant comme deux gouttes d’eau à celui décrit par sa femme la veille.
Il était debout, aussi statique qu’une statue. Il ne faisait rien d’autre que de fixer Pierre Jansen avec un étrange sourire sarcastique.
Ce dernier, secoué par la surprise, s’écroula avant de pousser un cri de terreur qui n’effraya absolument pas l’intrus.
En entendant ses enfants et Paul Régis monter l’escalier, il finit par tourner les talons,sans s’affoler, pour sortir de la salle de bain, traverser le couloir, ouvrir la porte de la chambre en vis à vis pour y pénétrer, puis tranquillement refermer la porte derrière lui.
Charles et les autres arrivèrent juste après. Mais Pierre Jansen jura que malgré la secousse émotionnelle, il n’avait pas quitté des yeux l’unique entrée de cette chambre. Et que personne n’en était ressorti.
Charles et Paul prirent alors l’initiative. Il fallait explorer cette pièce. Le prêtre devait toujours s’y terrer.
Il me faut vous décrire les lieux: il s’agit d’une chambre d’ami, inutilisée depuis de nombreuses années. En effet, la villa comprend une telle multitude de pièces inusitées, que pour ménager le personnel restreint, Pierre Jansen avait conseillé de les laisser dans un quasi abandon. Le ménage n’y avait donc pas été fait depuis plus d’un an.
C’était une chambre spacieuse. Le seuil franchi, elle comprenait à gauche de la porte, collée contre le mur, une de ces armures décoratives disposées également dans le couloir. A droite du battant, un immense lit à baldaquin.
Le reste du mobilier était assez restreint. Deux immenses toiles représentant des batailles napoléoniennes se faisant face, suspendues sur les murs latéraux. A proximité du tableau de gauche, un âtre de cheminée en granit. La cheminée était large, et le linteau décoré par de multiples éléments sculptés et saillants.  
Pour les issues, outre la porte donnant sur le couloir, restaient deux fenêtres percées dans le mur du fond. Elles étaient entravées par des volets dont les battants étaient verrouillés tout au long de l’année à l’aide de solides verrous.
Difficile de se cacher efficacement dans un tel décor.
Quand Charles et ses compagnons poussèrent la porte qui n’était pas fermée, il ne furent pas long à constater que personne ne se trouvait plus dans cette chambre. Personne dans l’armure, personne sous le lit…
Deuxième point d’étonnement: les fenêtres étaient toutes les deux fermées, et les volets solidement rabattus et assujettis.
Troisième détail perturbant, et non des moindres: du fait de l’abandon de la pièce, une fine couche de poussière avait fini par saupoudrer tout le parquet de la pièce. Or, après un examen minutieux, aucune trace de quelque sorte que ce soit n’avait atterré cette mince pellicule.
Seul le seuil de la pièce, recouvert par un épais tapis de deux mètres carrés, avait pu permettre le passage d’un individu sans laisser de marque.
Comment le prêtre, après être rentré dans la chambre, avait pu en ressortir?
Tout le monde se perdait en conjectures. Mais celle de Paul Régis semblait plus pertinente que les autres.
Il imagina une corde attachée à l’un des colonnes du lit à baldaquin d’une part et à une des moulures saillantes de l’âtre d’autre part, qui aurait pu permettre à un homme s’y suspendant de passer du tapis du seuil jusqu’à la cheminée sans laisser de trace sur le parquet. Mais se posait le problème insoluble de la technique pour attacher cette corde aux deux extrémités sans marquer son passage. La façon aussi de détacher la corde après la traversée…
Et de toute façon, les enquêteurs amateurs se rendirent compte que cela ne permettait pas d’expliquer la disparition du prêtre. Un rapide examen leur permit de constater que le conduit de la cheminée était extrêmement étroit. Au mieux aurait-il pu autoriser le passage d’une enfant de dix ans, très maigre. Mais certainement pas celui de l’adulte décrit par Pierre Jansen.
Paul Régis, qui voulait tout de même aller au bout de son idée, sortit de la villa pour chercher une échelle et explorer le toit de la maison. Il constata rapidement qu’aux abords directs de la cheminée, les tuiles étaient marquetées pas des plaques de mousse.
Et que personne n’aurait pu passer pas là non plus sans laisser de trace.
Or, il n’y en avait aucune.
Il fallait se rendre à l’évidence.
La villa Diettmann était habitée par le fantôme d’un prêtre se jouant des lois de l’apesanteur!

RipperReed

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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 2

Message  meurdesoif le Dim 2 Oct 2016 - 9:17

La suite tient effectivement ses promesses, je nage en plein brouillard !

Les quelques légères corrections que j'ai notées :

maisons à colombage -> je crois qu'il est habituel d'écrire au pluriel, colombages
bateau mouche -> j'aurais mis un tiret, "Bateaux Mouches" est une marque déposée par la compagnie du même nom
quelques temps -> au singulier, quelque temps
tache -> tâche
songea-t'il -> songea-t-il (et d'autres)
abyme -> abîme ou abime
. biens en place -> . Bien en place
intacte -> intact
défi -> défie
rejaillirent -> rejaillit ("la vision")
saugrenue -> saugrenu
ralentit -> ralenti
un excellente soirée -> une excellente soirée
si il -> s'il
son corps cognait -> son coeur cognait
carelage -> carrelage
atterré -> altéré
pas des plaques -> par des plaques
pas là -> par là
lois de l'apesanteur -> de la pesanteur
la porte, était-elle fermée ou non ? (j'imagine qu'elle était fermée mais pas à clé)


Pas de spoiler, que du mystère !

meurdesoif

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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 2

Message  RipperReed le Lun 3 Oct 2016 - 5:55

Merci beaucoup d'avoir pris du temps pour m'aider. Je corrige tout.

RipperReed

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Re: Le Manoir Diettmann: chapitre 2

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